Écrits

Transmission : les fondations actionnaires sauveront quelques géants, pas le tissu de TPE qui maille nos territoires

La fondation actionnaire est une belle idée pour une poignée d'entreprises. Mais elle résout le problème de la transmission en supprimant le repreneur — au moment précis où nos territoires ont besoin de pilotes engagés. Il existe une autre voie : aligner les intérêts plutôt que les isoler.

Le tissu français

Nos territoires sont maillés de dizaines de milliers de petites entreprises — un atelier de maintenance, une PME du génie climatique, un spécialiste de la réparation d’engins de chantier — solides, rentables, irremplaçables localement, et qui cherchent un repreneur. Sur les 500 000 transmissions attendues en France dans la décennie, l’écrasante majorité sont des TPE et des PME. Ce sont ces small caps qui concentrent le plus d’emplois, tissent le lien social local et font vivre les bassins. Ce sont elles, précisément, que la tribune sur les fondations actionnaires laisse de côté.

Regardons les exemples cités : Novo Nordisk, Carlsberg, Velux au Danemark ; Monin, Léa Nature, Bureau Vallée, Pierre Fabre en France. Des géants, ou de très grosses ETI. Une fondation, c’est une structure juridique, un conseil, un appareil de distribution de dividendes : un coût de gouvernance qui a du sens à 100 millions d’euros de chiffre d’affaires, et qui devient absurde pour une entreprise de quinze personnes à deux millions. Le modèle répond à la pointe visible de la pyramide. Il ignore sa base, celle qui porte le plus d’emplois.

Une solution qui supprime le pilote

Soyons loyaux : pour un certain profil de cédant — sans relève familiale, attaché à la mission de sa vie, refusant de livrer son œuvre à un fonds court-termiste — la fondation est une vraie réponse. Mais elle porte un vice caché.

La fondation ne résout pas « la difficulté de réunir le capital ». Elle supprime l’acheteur. Le dirigeant donne tout ou partie de ses titres ; il n’y a plus personne à financer, donc plus de capitaine dont l’intérêt est dans ses tripes. On remplace l’entrepreneur par un directeur salarié, nommé pour représenter une fondation.

Or l’engagement de long terme — maintenir les emplois et l’activité « dans la durée » — repose sur un postulat fragile : celui d’un monde stable. Ce monde n’existe plus. En trois ans, l’intelligence artificielle a bousculé la notion même de contribution dans les organisations, la supply chain européenne du moteur thermique a été démantelée, des guerres ont éclaté à nos portes. La pérennité ne se décrète pas par statut : elle s’arrache par une vision de long terme servie par des décisions de court terme, parfois douloureuses, que seul un pilote engagé ose prendre. Une entreprise sans capitaine n’est pas « préservée ». Elle est lentement disruptée vers l’insignifiance, sous le regard bienveillant d’un administrateur.

Aligner les intérêts, plutôt que les isoler

Les deux modèles veulent la même chose : la durabilité, et se prémunir du prédateur qui assèche une entreprise pour récupérer sa mise en quelques années. La fondation y parvient en isolant l’entreprise de l’intérêt individuel. Nous proposons l’inverse : aligner les intérêts.

Concrètement : un repreneur issu du métier, qui connaît le geste technique, accompagné par des opérateurs à ses côtés. L’ouverture du capital, en vesting, aux salariés qui le souhaitent. Le technicien devient copropriétaire du savoir-faire qu’il porte. Du compagnon au dirigeant, tout le monde dans le même bateau, avec un intérêt économique commun à la réussite.

Ce dispositif est anti-prédateur par construction : on ne pille pas une entreprise que l’on possède avec les femmes et les hommes qui la font tourner. Le gardien n’est plus une tutelle extérieure ; il est à l’intérieur, avec sa peau dans le jeu. C’est plus robuste qu’une fondation, parce que c’est l’engagement, et non le statut, qui protège.

Ni conserver, ni assécher : transformer

C’est la voie que nous construisons chez 2M Technologies. Ni fondation qui fige, ni LBO prédateur qui vide : une troisième voie qui transforme. Nous reprenons des TPE saines de la maintenance technique, nous y déployons des outils modernes, un système de gestion, une capture du savoir-faire par l’IA pour former les juniors en quelques semaines plutôt qu’en années, une centrale d’achats mutualisée — et nous laissons une empreinte. Nous ne sommes pas des financiers qui achètent pour revendre ; nous sommes des opérateurs qui s’impliquent dans la durée.

Notre pari : nous concentrer sur ce qui ne se copie pas. Le savoir-faire, le service que seule la proximité géographique permet, l’innovation permanente parce que nous refusons la stagnation. C’est, au fond, la revanche des « bleus de travail » : ces techniciens brillants qu’on disait sans avenir, étouffés par la paperasse, et dont le talent mérite mieux que la liquidation faute de relève.

Le mur démographique est une chance

Rien de tout cela n’est facile. Ouvrir le capital aux salariés pose de vraies questions — valorisation, liquidité, gouvernance — qu’il faut traiter avec sérieux, et non en slogan. Et le capital de reprise aligné reste rare, alors même que l’épargne abonde : près de 956 milliards d’euros dorment dans l’épargne réglementée, largement orientés vers le logement social à rendement désormais médiocre plutôt que vers la reprise productive de nos PME. Le problème n’a jamais été l’argent. C’est l’absence de tuyaux pour l’orienter vers ceux qui veulent piloter.

La courbe démographique n’est pas seulement une menace à parer. C’est l’opportunité, pour une génération technophile et ambitieuse, de faire de nos PME des réussites industrielles au service du pays. La volonté de pérenniser les emplois, c’est bien. Construire des entreprises robustes, qui évoluent avec leur temps et embarquent leur communauté dans la réussite, c’est mieux.

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